Baleines qui luttent, baleines qui meurent

24 novembre 2011

Pour imposer au Japon le spectacle de corps qui s’affrontent sans retenue, il était besoin d’un sport qui rendît la nudité imposante, délibérément imposante. Au pays des bains de masse dans des cuves naturelles que chauffent les volcans, des corps de chocs étaient nécessaires pour surprendre la pudeur enfouie sous la nudité de surface. Quoique parfaitement saine et tendue, la peau de simples corps d’athlètes ne convenait pas.

 

Il fallait en outre que la rencontre de ces corps spécialement pensés pour un combat au sommet de l’explosivité fût d’autant plus brève qu’elle serait indiscutable. On comprit très vite qu’emballer, malgré leur nudité presque complète, les corps formés à dessein pour cet exercice, de telle sorte qu’ils apparaissent, au dernier moment, et pour ce bref moment seulement, dans leur plus profonde nudité, dans leur nudité seconde et peut-être dernière, produirait cet effet mieux qu’aucun voyant effeuillage vestimentaire.

 

Un rituel fut conçu à cet effet, moins compliqué, moins sophistiqué que lent et long, moins difficile à observer pour les corps qui se sont engagés à s’entrechoquer qu’il ne devient pesant pour le public à force de se répéter, une fois, deux fois, autant de fois que l’autorise le temps réglementaire, soit 4 minutes. Imaginez une partie de ping-pong qui consisterait en un seul échange. La balle, très cérémonieusement, serait mise en jeu par un arbitre, dont se serait pour ainsi dire la seule fonction, après quatre minutes d’observation silencieuse, entrecoupées par l’un et l’autre adversaire de feintes mises en jeu, avec force jeu de jambes, et retour à la serviette éponge tendue par l’entraîneur, au bord du périmètre réservé. Quatre minutes de petite balle blanche tenue par deux doigts entre deux corps renversants penchant de plus en plus l’un vers l’autre. Je dis quatre un peu à la légère, car le public n’a pas toujours eu un seuil de concentration si mesuré : cela pouvait durer jusqu’à dix minutes avant que la TV, loin de se limiter à ses fameux ralentis proches de l’arrêt sur image, n’impose ses vues et n’accélère considérablement le mouvement, obligeant soudain les corps des lutteurs à un dynamisme étonnant ; cela pouvait en théorie durer indéfiniment avant 1928. Ah ils ont dû en voir plier des tables dans d’affreux craquements psychologiques, veinards qui assistèrent à ce spectacle plus entier vers 1900.

 

 Il ne fallut pas non plus des siècles pour décider qu’elle aurait lieu, cette rencontre enrobée dans son rituel aujourd’hui amputé d’une partie de ses effets dilatoires, sur un cercle au diamètre étroit, une sorte de tertre quelque peu surélevé et sans tous ces angles morts que le carré, figure vulgaire, offre comme des refuges contre les coups trop nourris d’un autre corps. De la chair dans les cordes d’un ring de boxe, cet emballage manquait singulièrement d’apprêts pour un esprit habitué aux choses rondement menées. Pas de cordes donc, mais un liséré constitué par la paille de sacs de riz enfouis presque entièrement dans l’argile d’un cercle de 18 pieds de diamètre.

 

Rien par conséquent pour arrêter des corps pris dans un élan massif, si ce n’est le rituel, qui prescrit que les champions opposés sportivement dans des corps redondants s’élanceront tels deux taureaux, tête baissée, au moment où tous deux toucheront des poings (d’un poing) la ligne derrière laquelle chacun est ramassé. Entre ces deux lignes (shikirisen), quoi, un mètre cinquante? Deux mètres? Combien mesure une table de ping-pong avant que deux brutes aux mains larges comme des palettes la replient violemment?

 

Très loin de l’épicentre des combats s’enchaînant sans répit —le lutteur pour entrer dans le cercle doit assister au combat précédant le sien, si bien que la lenteur que j’évoquais à l’instant a pour contrepoids un rythme endiablé—, trop loin peut-être pour en sentir la force, je suis surpris, tantôt assis sur mon petit siège en plastique rouge, serré entre les deux Chinoises qui m’accompagnent (si ce n’était pour elles, que j’aimerais sentir de plus près la vigueur des assauts qui se succèdent comme des vagues, allongé mollement sur un de ces demi-tatamis mauves hors de prix, en contrebas), tantôt debout contre le rail de sécurité d’où je suis mieux pour voir entrer les lutteurs dans leurs énormes strings, je suis étonné chaque fois par le manque de ridicule de ce sport, dont on m’avait dit beaucoup de mal. Ne me l’avait-on pas comparé notamment à la chasse à la baleine, deuxième sport national? Sans doute les Japonais sont-ils des brutes quand ils s’adonnent bêtement à celui-ci, non pour le contact brutal du baleinier et de son adversaire, ce qui les aurait en partie sauvés du naufrage sentimental qu’ils nous font vivre quand meurt une baleine, sur un autel qui serait le cercle polaire, mais, hélas! pour une viande qui n’est pas tendre et qui, pour tout dire, est bien en-dessous de la viande de cheval, avec laquelle je la compare.

 

Aux antipodes de cette chasse pour mauvais goût, le sumo est un sport de tendres brutes. Un ballet qui dégénère en générant des flux de grâce, entre des ballots de riz ventrus attachés à leur lopin de terre. Pas besoin d’être du petit cercle comme dirait Proust pour éprouver la valeur de ce spectacle terre-air, même si, condition suffisante mais sans doute nécessaire, il faudrait être un peu moins loin des glorieux culs qui pointent soudain vers le ciel du sumodrome comme de plantureux ailerons pour en oublier les baleines.

Triangulation japonaise

19 novembre 2011

F., jeudi 17 novembre

 

J’ai une petite chambre mariée à un petit travail au dehors. Le travail, quelques heures (moins d’heures que ma chambre ne compte de mètres de long) qu’il s’agit de passer, tantôt dans une pièce à peine plus grande mais rayonnée de vieux livres tombant en poussière (à l’exception, notable, d’une trentaine de volumes de La Pléïade, lesquels se portent comme des fleurs et risquent bien de tomber à leur tour, mais dans un sac à dos, poussés un par un par les doigts qui auront manqué aux éditions banales et aux pauvres in-quarto parfois pas même coupés), tantôt dans une autre pièce, trois fois trop grande celle-ci, éclatante de propreté et remplie par les silences de jeunes intralocutrices Japonaises tellement fardées qu’elles font curieusement penser aux délicieuses couvertures des ouvrages qui, à mesure qu’ils vont disparaissant de la première pièce, apportent de nouvelles couleurs dans ma petite chambre: le vert bouteille du premier tome des oeuvres de Rousseau! le brun bordeau du tome III de À la recherche du temps perdu! Et le hachurage doré enluminant discrètement la peau du dos des précieux livres… tendre évocation des paillettes scintillant sur les paupières de ces visages de couvertures de mode. Viendraient-elles illustrer un peu ma chambre, ces bouches fermées sur leurs désirs inassouvis de français facile, faire un peu de tapisserie cosmétique au coin du feu que je couve à force de confondre le fond et la forme des trois lieux que m’a attribués le Japon (trois îles), je ne leur en voudrais pas de m’accuser d’être un peu voleur, à la vue de ces trésors ouverts au hasard sur mon petit lit défait, peut-être taché d’encre.

 

Le travail justifie la possession réelle, quoique provisoire, de la chambre et, accessoirement, d’une clé de la petite bibliothèque doctorale où j’assure une permanence. Cette possession provisoire (je ne parle pas, même si j’en ai le goût sur les lèvres et si les mots en sont teintés, de la possession, contemplée, de mes élèves, contemplée car, comme les livres bien reliés, elles ne créent en moi que le désir vite dissipé de les faire tomber de leur étagère, de les connaître, certes, mais certainement pas celui de les collectionner) est un commentaire éloquent sur les dimensions dérisoires de mon activité. Où est installé le voyage là-dedans? Quel espace lui reste-t-il pour évoluer quelque peu? Eh bien je crois qu’il est précisément là, le voyage, dans les questions qui le posent comme une aventure à mille lieues du voyage d’exploration d’avant.

 

Si je prends ma présence au Japon comme exemple tout à fait contemporain de ce que j’avance, j’en reviens toujours à ceci. Mon voyage japonais et moi-même sommes logés à la même enseigne. Nous avons tous deux un rayon d’action limité, tout de même que le français que nous enseignons. Si je dis nous, c’est qu’il en dépend tout autant que moi, et que c’est le voyage qui, depuis qu’il m’a consacré professeur, me reconduit de pays en pays dans cette fonction au départ plus qu’improvisée, contraire au vaste et vague projet d’errer. J’emploie ce gros mot non pour son sens —il n’en a pas, ou seulement celui de marcher, qu’il glorifie en insistant sur le r et qu’il épate en lui disant Mon petit pote je te transcende toi et ta croyance en l’endroit où tu vas, errer n’étant toujours qu’une exacerbation, grosse de non sens, du gentil désir que l’on sent à intervalle régulier de faire un tour, de promener sur ses jambes ses réflexions trop certainement dirigées— mais pour le vibrato qu’il produit le long de cette corde qui descend en moi. De quelqu’un qui est en grave danger, on dit que sa vie ne tient qu’à un fil ; c’est qu’on sait à cet instant clairement à quoi elle tend. On s’interroge moins sur la corde intérieure, qui apparemment ne va nulle part et se contente de traverser. C’est qu’on n’erre jamais parfaitement. Qu’on est, à supposer même qu’on puisse après beaucoup d’obstination errer un peu pour de bon, un apprenti errant, un jeanfoutre de l’errance, tant qu’on a à resister à des livres qui vous intiment de les violer, tant qu’il y a des filles qui occupent  violemment votre esprit tentant de se consacrer religieusement aux affreux mêmes livres, tant que le voyage entrepris porte un nom qu’on peut trouver sur une carte, tant que vous avez des lettres à écrire parce qu’elles seront lues. Je vous ferais marcher, si je vous disais que j’erre. Je tire sur ma corde tant que je peux. Je la prends par les deux bouts, par la tête et par les jambes. Par la tête, qui donne à cette traction des motivations incompréhensibles ou à tout le moins confuses, ce qui donne à penser à un embourbement ; par les jambes, qui trouvent un bonheur inoui à simplement être en mesure de marcher, en élargissant toujours leur horizon pédestre. Ah, marcher au Japon !

 

Il faut imaginer S. heureux. Au fond du connu à la recherche de l’ancien, et exit à nouveau. Telle est, si on m’y incitait, à la manière d’ une jeune fille incarnée dans un volume entrouvert de La Pléïade, où je la trouve, la définition que je donnerais de la tendance au voyage.

S.

L’énigme du Corbeau expliquée par le Renard

15 novembre 2011

F., mardi 15 

Je ne voyage guère que lorsque je suis étranger au terrain commun des questions et des réponses ressassées. Il suffit parfois d’un «Comment ça va?», pour autant que celui qui se plaît à me voir aller sans fin dépouille cet aller à la troisième personne de sa puissance considérable, pour m’envoyer balader au loin. Pour l’essentiel, le voyage est donc précipité chez moi par une exigence de langage, laquelle veut que, paradoxalement, plus je vais dans la langue étudiée, c’est-à-dire dans une géographie méconnue dans la complexité de ses petites lignes, plus les mots courants, comme les vêtements qu’on porte le plus souvent et qu’on veut donc toujours avoir avec soi, sinon sur soi, deviennent ces encombrants bagages dont aucun voyageur sensé ne veut avoir à longtemps se charger.

 

Certaines expressions, poussées sans cesse par l’habitude dans la conversation, blessent plus sérieusement celui qui plus il les entend moins il les supporte que les lanières mal ajustées de son sac à dos ne lacèrent les épaules du marcheur. De même, il est beaucoup pire pour moi d’avoir toujours les mêmes idées dans les mêmes mots à la bouche, que de porter toujours les mêmes vêtements. Ces derniers au moins peuvent être propres, et quand ils ne le sont pas, les sous-vêtements peuvent encore l’être. Alors que l’expression la plus propre au service des mots les plus corrects, si elle ne dit rien de plus que ce qui a déjà été dit (que le “Bon-jour” que disent admirablement les yeux, par exemple, et auquel répondent éloquemment les lèvres closes), elle est salie et infectée de l’intérieur.

 

Aussi, si mon interminable voyage à un mérite, ce n’est que dans la mesure où il peut y avoir du mérite à faire que le voyageur tourne quantité de fois sa langue dans sa bouche (alors que d’autres ne verront de mérite que dans un voyage accordant de la tourner dans quantités d’autres bouches voyageuses) avant de ramener quelque chose à l’expression, comme un cadeau destiné à quelqu’un de cher qui a dû rester dans un autre lieu, c’est-à-dire dans une autre langue.

C’est une habitude qui ne me quitte plus, si peu d’accord avec l’image du voyageur sachant discourir sur tout ce qui concerne (et se faisant un devoir de discourir après avoir tant parcouru) les pays que son infatigable facililité pour les langues lui a permis d’épuiser, par un quadrillage beaucoup plus fin et subtil que ne le propose le Guide dont il s’est un peu inspiré au début. Habitude que je dois avoir acquise vers  vingt ans, qui fut transmise à mes trente ans et qui, de l’Amérique latine à la Chine, s’est lentement transformée en tradition personnelle. A quoi la dois-je, cette tradition deux fois incohérente, puisque à la fois sans frontière (mais il est vrai qu’elle se renforce à force de frontières traversées) et partagée par moi seul? A l’impossibilité croissante —ce qui me croire qu’elle n’est pas encore au stade ultime de sa mutation en une tradition qui me soit absolument personnelle— d’entendre mais surtout de prononcer les expressions qui sont la petite monnaie de la conversation, jointe à l’impossibilité (stationnaire et, hélas, définitive) de ne plus les comprendre, de les ignorer.

 

Entrer in media res (au milieu des choses, du drame, de l’action) n’est par conséquent plus une proposition de style pour ma personne, c’est une obligation catégorique. Vous comprendrez qu’avec ce genre de tradition sur le dos on soulève rapidement des vagues d’émotion de plus en plus larges dans les cercles au centre desquels règnent les propos les plus entendus. Il faut encore nous entendre: je ne suis pas révulsé par l’existence de ces propos, bien au contraire je suis persuadé de leur grande utilité; sans eux, il en faudrait immédiatement d’autres comme eux. Mais sur le petit lac dont nous habitons un instant la rive quand nous participons à un échange de vues avec des inconnus, envoyer naviguer les sujets bateaux, je trouve cela désormais beaucoup trop gros, à en souhaiter, plus ou moins fort suivant les circonstances et suivant le nombre de gilets de sauvetage disponibles sur le pont supérieur, le naufrage de la conversation, avec son equipage mais avant tout avec son capitaine (souvent le plus ridicule des causeurs en uniforme), à cause d’un pavé jeté par moi ou par un autre égaré que moi sur cette mare. Les pavés n’existent plus guère que pour les mares. Les propos trop carrés dans les conversations dont on veut tant obtenir de contentement avec pourtant si peu d’éclaboussures inutiles sont comme les dînés dont Mme de Sévigné disait, saillie sublime, qu’ils “nous enlèvent à la solitude sans nous apporter la société”. Ainsi suis-je, sans être seul au Japon, en dehors de la bonne société.

 

Je ne suis pas en train de dire que le Japon ne bruit pas des bruits de sa langue. Vrai, avant la rencontre, je l’avais presque souhaité muet pour les besoins de ma thèse, et L’anti-rhétorique japonaise, c’en devait être le titre fracassant, est passée par-dessus bord un des premiers soirs après mon départ, comme je prenais la mesure de la verbosité à laquelle cette langue peut donner carrière, surtout quand la coque (masculine) est secouée par des alcools forts, ou que la mature (féminine) claque de toutes ses voiles comme autant de petites langues fouettées par les ris. Mais le japonais, c’est-là sa force et sa faiblesse, et c’est aussi en cela soit dit en passant qu’il se rapproche à mon oreille du chinois, n’est pas une langue faite pour la réflexion à haute voix. Non que ce ne soit pas une langue propice à la réflexion, je crois au contraire qu’elle est trop axée sur les modalités techniques de la réflexion, qu’elle encourage alors au plus haut point. Mais ce n’est pas, en général, une réflexion au long cours. Cap sur l’énoncé pertinent, soit, mais ne ménageons pas nos escales dans toutes ces petites îles croisées en chemin, où l’esprit peut faire relâche, et se réapprovisionner, et se reconnaître. En somme, c’est l’esprit de croisière tel qu’on entend ce type de voyage aujourd’hui (et les premiers à se gausser sont peut-être les premiers à bord), transposé à l’activité langagière. « Quel est ce port dans lequel nous amerrissons ?» demande un des locuteurs au milieu d’une conversation sur le pont supérieur, sans doute au bord de la piscine d’eau douce, un cocktail à la main. «Mais Bornéo voyons !… Où… attendez, ne serait-ce pas Madagascalascar ?».

 

C’est, le japonais, avec tous ses arrêts glottaux qui sont d’une certaine manière autant de clins d’oeil aux tons du chinois, comment le dire sans être compris de travers, une langue infatigable de jaculations. Une langue qui fait que la parler, indépendamment de ce qu’on lui fait dire, est une proclamation de foi. Elle fait penser à la musique que se choisissent les religions pour l’édification des foules. Sauf qu’en ce qui concerne le japonais, cette religion n’a pas une vocation universelle. Le français langue du prosélytisme intellectuel, oui, nous en sommes assez fiers sans toujours connaître les fondamentaux de cette fierté discutable (discutable parce que participant justement à la mise à feu de la discussion dans tous les sens), face au japonais, langue de l’adhésion immotivée, ce que je ne peux prouver autrement qu’en renvoyant à tout ce que ce dernier avance ainsi qu’un joueur d’échec avance ses pions en matière de pures sonorités, sonorités ne prenant sens, ne devenant motivées qu’après coup : ce sont les interjections, les onomatopées, les soupirs, longs les soupirs, souples et extrêmement capables d’extension, ce sont les phrases lapidaires, les idées courtes (et plus elles sont courtes plus elles sont belles parfois, en effet) emballées dans de nouvelles interjections, dans de nouveaux effets. Rien de tel pour cela que le papier kraft d’une belle voix de femme, et les rubans nuancés par toutes formes d’inflexions. Un régal, oui, pour les yeux presque autant que pour les oreilles. Mais souvent la boîte, si artistement ouvrée, est, ô ! comment ? creuse ! Déjà Barthes, rappelez-vous (L’Empire des Signes), s’en étonnait, s’en émouvait, et jouissait de ce vide là où justement l’Occident s’attendait au plein de présents.

 

Oui, pour moi du moins, le moulin de la parole japonaise est d’abord un moulin à prières. Ce qui est passé à ce moulin, avant tout sens, ce ne sont pas seulement les innombrables expressions de la politesse reprises en canon dans les différents registres de la déférence discursive (la torture pour l’apprenant étranger n’étant d’ailleurs pas tant de les apprendre que de s’accommoder du discours professoral avec lequel on les lui sert), ce sont aussi les attitudes et les comportements sur lesquels se fondent et par lesquels sont illustrées abondamment ces expressions. Il en va de même pour la prière, qui s’accomplit difficilement sans baisser les yeux et, selon ce qu’on en espère, l’enfoncement souhaitable d’un genou ou deux en terre. De même, on n’apprend pas impunément à démêler moraimasu, agemasu, kudaisaimasu, sashiagemasu, et j’en passe. Avec cet attirail pour samuraï en rase campagne qu’on prend à charge de huiler régulièrement, on apprend, qu’on le veuille ou pas, à proportionner la courbure du tronc, l’inclinaison de la tête et jusqu’au clignement des paupières, qui n’échappe pas à cette autorégulation, avec la valeur que les Japonais, fonction même des liens qui les raccordent à leurs interlocuteurs, injectent dans ces diverses expressions. Est-ce dérangeant ? Je dirais que non. Inconvenant ? Dégradant ? Non et non. Il y a ce petit vieux dans sa guérite à l’abord des dortoirs (il doit commencer à se les geler… il faudra penser à lui parler du temps, qu’il sache que je suis conscient des souffrances qu’il endure, et qui ne peuvent que croître) à qui je donne journellement l’équivalent de grands coups de chapeau (sans le chapeau). Alors quoi ? Eh bien, c’est la boîte de Barthes. C’est ce creux comme un creux au ventre. Ça demande à être rempli. Quand j’offre des politesses à quelqu’un, je ne veux pas me contenter d’être la boîte, je veux encore être tout entier dans la boîte, dans la mesure du possible. Que le contenu soit sincère, quand l’extérieur serait mal ficelé. Et cette mesure-là, si parfois elle coïncide comme dans le cas de mon gardien aux abords de l’hiver, n’est pas du tout fonction du statut que le Japonais accorde a priori au receveur de la boîte, malgré cette attitude qu’il a d’offrir à tous exactement la même boîte. C’est donc le côté creux de cette « religion de la politesse » qui m’affecte. C’est aussi qu’au Japon, la main mise de la politesse sur le discours n’est pas le signe que le domaine que risque de prendre de force le manque de politesse soit potentiellement grand, non ; la politesse est proportionnelle à l’envie qu’ont les Japonais d’être sans égards pour leur envers, pour autant qu’on soit poli à leur endroit, et qu’on leur f… la paix, avec la politesse. Apprendre une langue comme le japonais, apprendre donc en priorité je dirais un code de bonnes conduites langagières, revient par conséquent à s’approprier d’abord une grammaire complète de l’expérience japonaise, dans laquelle les licences mêmes sont déjà comprises, et maîtrisées, puisque apprises. C’est sans doute la raison pour laquelle on dit que le japonais est une langue facile dans les premiers temps. Difficile, elle l’est assurément, mais après coup. C’est qu’il y a tout le credo à apprendre d’abord. Aussi l’attachement religieux que de telles langues souhaitent obtenir de leurs fidèles explique-t-il a contrario pourquoi ces mêmes fidèles ont toutes les peines du monde à parler les langues relevant d’une autre confession. Un sentiment proche de la contrition les saisit à l’idée qu’ils puissent y trouver leur conte

 

Tout cela est égal. Revenons au thème de départ. Nous faisons, je disais, de bien médiocres chroniqueurs, qui commençons nos récits en boucle par le récit de nos pauvres origines personnelles. La création du monde se résume ainsi à énumérer son âge, son lieu de naissance, son sexe, comme si ça ne se voyait pas! Bref, son état civil. Il faut imaginer si cela se peut une rencontre qu’on ferait avec soi-même. Après combien de lieux communs ponctués par autant de “Mais moi aussi, comme c’est troublant”, la gorge se serrerait-elle comme le robinet des réponses trop attendues? On se retrouverait soudain à côté de cette connaissance telle qu’on n’en aurait jamais eue, on se retrouverait en terre inconnue. Voilà ce qu’il y a lieu, suivant des modalités différentes qui définissent peut-être assez bien les différents types de pensées que rendent possibles et favorisent les différentes langues des différents pays, voilà le point dans la conversation auquel il faut éviter de commun accord d’arriver à tout prix, où que l’homme se trouve pour prétendument rencontrer d’autres hommes.

 

L’universitaire fumiste qui est en moi vient d’appeler ce dilemme: “Le voyage dans le lieu commun comme évitement, ou l’évitement du lieu commun comme voyage”, bien qu’il se demande déjà en se grattant philosophiquement le menton si “lien commun” plutôt que “lieu commun” —ou peut-être un croisement des deux, un chiasme?— ne sonnerait pas mieux sur le papier, qui a des oreilles universelles, bien qu’il ne soit pas prêt à tout entendre.

L’énigme du Corbeau

14 novembre 2011

Le Corbeau a pris possession du Japon. Si son joug est, ô Seigneur des Oiseaux, doux pour le cou des habitants, sa volonté d’être ce que le Japonais n’est pas, de l’aile et de la voix et du petit oeil fixateur partout où le Japonais n’est pas, est quantité de fois plus tangible que celle du pigeon commun ou que celle du rat. Pigeons, rats, possesseurs communs, mais l’un plus brouillon, mais l’autre plus fuyant, de nos villes, trop sales pour n’être pas mangées prioritairement par le bas, par le bas et par la blancheur douteuse et rasante des lâcheurs de fiente. Pour avoir versé dans l’art de la propreté des trésors impeccables de patience, les villes au Japon ont le privilège esthétiquement immense de l’être (mangées) par le haut. Il faut voir le corbeau à l’ouvrage.

 

C’est ainsi. Les arêtes des toits pentus ou plats, le sommet des arbres hauts et bas, parfois une branche qui ploie un peu, ou le guidon d’un vélo de dame, les longues rambardes de métal ou de bois polis par les mains passantes, les murs crépis enveloppant les maisons comme feraient des manteaux aux cols de verdure, les pilônes, les poteaux et, fait aussi établi que la prise de possession de l’aube, des places et des selles de vélo qui plaisent à ses moelleux atterrissages, les couloirs aériens reliant toutes ses possessions à la manière d’un réseau, tout cela appartient au Corbeau. Comment s’est pris ce royaume? Depuis quoi? On ne sait pas. Cela, surprenante passation s’agissant d’un oiseau suspecté de toutes les délations, de tous les torts, s’est passé silencieusement.

 

Car le corbeau n’est pas un être bruyant. Il chante beaucoup tandis que son domaine croît, c’est exact. Il tient a dire dans une langue qui ne plaît peut-être pas a tous que son règne vient d’en haut, qu’il arrive, rugueux, mais beau, et clair. C’est tout juste si l’on peut dire que le corbeau ne s’occupe pas de plaire, tant, à bien le regarder, être saccadé prêt au pire saccage sur quelques centimètres carrés de pelouse, ou à l’écouter, posé loin sur une branche, il captive sans rien faire, en embuscade, chat sorti pesamment de sa gouttière, mais par la voie des airs.

Cet oiseau fait peu parler de lui. Il est honni, entendu, mais sans faire de vagues dans les esprits, qu’il semble remuer de trop haut, lui dont le vol est pourtant si bas, si pesant, si proche. D’ailleurs (il n’est pas d’ailleurs) je n’en parlerais pas aujourd’hui, moi qui l’entend depuis bien plus loin qu’hier, dimanche six novembre —le dimanche est sacrément le jour de ce Seigneur que les Vikings représentaient perché sur l’épaule gauche d’Odin et lui soufflant quelque chose à l’oreille—, si l’un deux n’était descendu me voir, de son abri à mi-hauteur.

 

Son chant me parvenait avec insistence depuis un bon quart d’heure. Je n’y ai fait si longtemps attention que parce qu’il m’avait semblé d’abord entendre un enfant pleurer, pleurs moins modulés sans doute que ceux d’un enfant, qui naturellement sait y faire, mais pleurs rendus crédibles un peu par la distance, et beaucoup par la faculté qu’avait ce corbeau, qui s’il n’était qu’un enfant, était alors un énorme enfant, de produire des Crouaa…Crouaa sans le crr… qui fait qu’un corbeau fait plus qu’une grenouille, laquelle se contente de coasser. Mon corbeau, ce matin, coassait comme une grenouille imitant les cris d’un bébé abandonné au bord d’une mare, comme vous l’entendez. Je m’en veux beaucoup, ayant à portée de la main un magnétophone dont je me sers beaucoup et qui, pour cette raison, aurait dû être plus près de mon esprit, de ne pas avoir enregistré ce que j’ai écouté, étonné d’abord, puis intrigué, puis décidé à voir, demandant une preuve que j’aurais pu au moins fournir à votre oreille.

 

Encore invisible l’instant d’avant, le corbeau était là, posé sur le garde-corps métallique qui sépare la petite terrasse couverte terminant ma chambre de la bande de pelouse qui la prolonge jusqu’à un grillage, au-delà duquel sont des rangées de sapins serrés les uns contre les autres. Le corps du corbeau se détachait nettement de cette toile de fond sombre. Plus que son corps de profil, d’un lustre bleu vert, un oeil me parvenait, brillant, intelligent, qui démentait l’image de l’enfant que la voix seule m’avait d’abord envoyée. Cet oeil me dit: Serge, tu es du peuple élu, élu et condamné à voir le Japon comme moi.

 

Que veut dire cette prophétie? Serai-je, au Japon, ce que l’homme noir est à l’Europe? Suis-je d’abord, à la voix, ce qu’un mauvais nez prétend que le Noir est à l’odeur? J’entre (enfin, peut-être), comme disait Rimbaud, au pays de Cham. Blanc en Chine, où le Noir est victime d’un préjugé qui s’est répandu comme une traînée de poudre mais qui peut faire long feu, je serais Noir au Japon, que mes propos explosant au hasard dans les conversations indisposent, comme des pétards venus de Chine. Bref, j’appartiens, moi, au signe linguistique du Corbeau, treizième animal de parole (zoon politikon) du Zodiaque chinois.

 

Je vous expliquerai, non la prophétie, cela je ne saurais, mais la signification qu’elle peut avoir pour moi, dans une prochaine lettre. Un professeur prend possession en ce moment de la salle informatique dans laquelle je vous écris… Il a les yeux noirs de mon corbeau, dont il fait un beau regard torve dans ma direction…

 

S.

Anatomie de mes manuels de japonais (2)

11 novembre 2011

Avant que je ne vienne maltraiter la grammaire au Japon, mon approche de la langue étrangère que je vis maintenant de près a eu pour ainsi dire deux versants. Le premier, qui s’étale sur plus de temps et qui a eu une importance plus grande sur la façon dont le japonais a pris en moi, est entièrement livresque. C’est le versant dont j’ai eu l’occasion de vous parler hier (Anatomie I ). Le second fut plus court, et quoiqu’il soit entièrement derrière moi, semble m’avoir fatigué davantage et tire encore sur les jambes de mon esprit (pourquoi l’esprit n’aurait-il que des yeux? Plus encore que d’un regard, l’esprit à besoin de bons mollets). Ce passage fut dans tous les cas plus humain, puisqu’il a été marqué par la présence d’un homme, et par les absences du même homme, quand celui-ci s’avisait de n’être qu’un professeur comme tant d’autres. C’est sur ce second versant, court, escarpé, quelque peu dramatique, que je vous emmène maintenant. Le besoin de rétablir un équilibre, rompu par le simple fait de parler constamment du Japon sans lui offrir aucun véritable interlocuteur, impose cette petite excursion quelque part dans un ville d’Europe, où le japonais trouve des échos lointains ni plus ni moins qu’ailleurs. Enfin, comme je parais parfois la comparer (à son grand désavantage) avec un modèle idéalisant qui serait la chose la mieux partagée du monde occidental, je devais à l’université japonaise de présenter les défauts et les brillances de la réalité de l’enseignement du japonais dans une université francophone. Défauts et brillances.Tels que je les ai vécus, telles que je les ai vues, un bref instant. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement enseigné est purement fortuite, etc. comme on dit au cinéma, où les langues étrangères ne sont jamais un problème, où les enseignants sont proprement doublés par leurs doublures…

 Rapport d’observation participante : Apprendre une langue asiatique à L***

Le présent rapport est le résultat de six mois d’observation directe dans une classe de japonais. Chaque mardi soir de 19h15 à 21h, d’octobre à décembre et de février jusqu’au début du présent mois de mai, j’ai suivi avec assiduité le cours dispensé par l’honorable M. H, ancien membre du personnel de l’ambassade du Japon à B***. Les enseignements que j’en tirerai, outre ceux, plus personnels et donc moins facilement partageables, qui sont inscrits dans ma mémoire d’apprenant comme les autres, se partageront pour plus de commodité dans les quatre rubriques suivantes :

1. Le cours.

2. Une méthodologie traditionnelle ?

3. La personnalité du Maître.

4. Une passion du Japon.

1. Le cours.

Une salle de classe située à un premier étage, qu’une fenêtre pivotante raccroche gauchement à l’atmosphère brouillonne de la rue. Le cadre est d’emblée un peu trop ample, trop de tables pour le cours qui va s’y donner. Nous y sommes dix le premier soir, huit le mardi d’après, et après la quatrième semaine nous aurons atteint le chiffre qui ne changera plus qu’exceptionnellement tout au long des six mois qui commencent : trois apprenants exactement, occupant chacun séparément une des sept tables rondes qui partagent l’espace, trop haut de plafond, dont la blancheur des murs est accusée par la lumière un peu trop forte des néons. On dit de la langue japonaise et plus généralement de la mentalité de ceux qui la pratiquent au quotidien qu’elles établissent un rapport de distance avec ce que nous connaissons le mieux en Occident ; peut-être, se dit l’apprenant juste avant que n’ait lieu le premier contact, est-ce là une manière de nous préparer à l’appréhension de cette mystérieuse différence.

Pourtant, la réserve initiale va subitement disparaître. Entre le professeur. M.H a la soixantaine, les cheveux blancs, un visage calme mais quelque peu soucieux, un air de vacancier en partance. Comme son nom le dit assez, cet homme, que j’apprendrai à connaître et qui s’est maintenant assis derrière la table que jouxte une sorte de chaire professorale derrière laquelle il ne se cachera pas une seule fois en six mois pour nous en imposer, n’est pas Japonais. Sa façon de faire sera-t-elle nippone, plus conforme, elle,  avec les représentations à l’emporte-pièce sur le Japon? Ce que je sais c’est que, dès le premier cours, il va instaurer le rythme de travail et la méthode qui seront les nôtres d’un bout à l’autre de nos rapports. Voilà qui semble indéniablement nippon.

En effet, petite exception faite des deux heures dédiées en mars à la préparation de la soirée cinéma, une tradition qui exigeait cette légère entorse aux habitudes, le cours ne dérogera pas au schéma mis en œuvre depuis la leçon zéro, et qui peut se résumer comme suit :

(α)Les premières minutes sont pour la distribution de photocopies. Si les feuillets de la semaine précédente sont encore d’actualité, on passe sans attendre à l’étape (β). De fait, pour la bonne marche du cours chaque élève doit avoir en sa possession trois types de photocopies ou de fascicules photocopiés directement dans des manuels (V. à ce sujet le 2ème point, Une méthodologie traditionnelle ?) ;

(β) muni du premier type de feuille ou du fascicule ouvert à la page indiquée, nous procédons au premier type d’exercices : lecture de dialogues avec traduction consécutive en français et explication du vocabulaire (si nécessaire) ; exercices de grammaire (« compléter les blancs ») empruntés sans solution de continuité au même manuel (env. 20 min) ;

(γ) le changement de type de feuille ou de fascicule correspond à un autre exercice et à la deuxième phase proprement dite, la lecture d’un texte court (connu, dans la mesure où il a été distribué ou non la semaine d’avant et pourvu que l’étudiant ait eu la curiosité de le découvrir à l’avance, ce qui n’est jamais ni exigé ni déconseillé). Il est à noter que si, dans les premiers temps, la lecture était précédée d’une rapide présentation-traduction magistrale du vocabulaire, après cinq ou six semaines le professeur a toutefois cessé de donner ces explications préalables, pour « gagner du temps », les mots en question étant de toute façon, je cite, « assez simples et probablement connus de tous » (env. 30 min) ;

(δ) avec cette étape commence la dernière partie du cours, qui peut être qualifiée d’ « audiovisuelle » puisqu’elle consiste essentiellement dans le visionnage d’une séquence de la méthode anglo-japonaise «やんさんと日本人々 (Yansan in Japan) ». Vues d’une traite, les cinq minutes de dialogues en images sont immédiatement analysées du point de vue du vocabulaire ; le texte (3ème et dernier fascicule qui se trouve à présent sous nos yeux), une fois les rôles distribués entre les étudiants et le professeur, est lu (à quatre voix) et commenté, expliqué si nécessaire et traduit sur le champ par les soins de H. Ce dernier procède, mais pas systématiquement à chaque leçon et indépendamment de la « difficulté » que celle-ci peut présenter pour l’auditeur, à un petit test de compréhension à l’aide de questions très simples qu’il formule oralement et auxquelles les apprenants sont tenus de répondre à tour de rôle. Notons que ce jeu de questions-réponses orientées de manière univoque (deux questions en moyenne par étudiant, encore s’agit-il de questions qui n’appellent souvent qu’une réponse des plus sommaires, e.g.

(先生)                                               やんさんはどんなスポーツができますか。

(学生)                                             テニスです。

[(Le professeur)    Quel sport Yansan pratique-t-il ?

(Un apprenant)      — Le tennis.])

constitue en réalité le seul moment de l’apprentissage qui oblige l’apprenant à détacher franchement son regard de l’objet écrit. En toute autre circonstance il est justifié à se contenter de suivre et de comprendre.

2. Une méthodologie traditionnelle ?

En affectant une objectivité excessivement distante, un tel compte-rendu ne fait sans doute pas justice à la réalité pédagogique, ni surtout, j’y insisterai au point suivant, aux grandes qualités humaines ni aux aptitudes à transmettre du sens que possède sans aucun doute M. H. Néanmoins, il est indéniable que le cours de langue que je viens succinctement de décrire n’est pas, au vu de la méthode qu’il privilégie, essentiellement axé sur les objectifs communicatifs d’utilisation, d’application et de production de la langue. Il ne s’appuie qu’accidentellement, si je puis dire, sur la science de l’éducation telle qu’elle s’est développée, dans la mesure où la solution aux problèmes qu’il a pour tâche de résoudre —la conception d’un cours est, il me semble, une tâche-problème au même titre que l’apprentissage d’un fait de parole— est laissée non pas à l’empirisme mais à la tradition. Cette tradition n’est certes pas la plus austère, puisqu’elle ne manque pas, j’aurai l’occasion d’en dire davantage au 4ème point, de qualités marquantes, encore moins serait-il licite de la qualifier de purement « rétrograde » ; toujours est-il qu’elle entre sans contredit dans la catégorie de ce que Piaget (Psychologie et pédagogie, Ed. Denoël, 1969, p.92) nommait les « méthodes réceptives courantes » ou de « transmission par le maître » par opposition aux méthodes actives. Cela dit, je me refuse à imaginer un seul instant que celle qui m’occupe ait été adoptée de préférence à celles-ci parce que, comme le suggère Piaget, le moindre effort correspondrait à une « tendance particulière à l’adulte pédagogue ». C’est bien tout le contraire. Le moins que je puisse dire est que M. H se donnait beaucoup de mal pour un cours lui tenant visiblement fort à cœur. Et lorsque un soir à la sortie du cours —comme nous prenions pour rentrer le même train jusqu’à O***, chance m’était donnée de parler avec lui en tête à tête trois bons quarts d’heure du Japon et de sa profonde « expérience japonaise »— je sondai indirectement mon professeur de japonais sur la question méthodologique, c’est en toute conscience qu’il en vint à me parler de sa méthode comme de quelque chose d’on ne peut plus « moderne ». N’utilisait-elle pas la vidéo ? Ne mettait-elle pas en prise directe avec la prononciation japonaise à travers ce médium ? Lui-même n’était-il pas marié à une Japonaise, n’avait-il pas travaillé toute sa vie dans une ambiance typiquement japonaise ? Sa façon de faire était à des années-lumière de celle qui sévissait de son temps, ajouta-il en guise de conclusion.

Il est malheureusement à craindre que tous les arguments invoqués en faveur de sa méthode ne soient pas les plus décisifs, bien que, considérés isolément, chacun soit à créditer a priori d’un indice fort positif. S’il suffisait à une pédagogie qu’elle soit fondée sur l’image pour être favorable à la formation des schèmes constructifs d’une langue étrangère, il faudrait alors reconsidérer la nécessité de l’activité spontanée et de la collaboration effective des apprenants dans le processus de l’acquisition/apprentissage. Quant au déroulement des images d’un film, il n’est pas plus propice en soi au développement de la parole que ne l’est la seule écoute de dialogues à la formation d’une prononciation correcte. Que dire du reste, sinon que cela est certainement nécessaire d’être poussé à l’étude par un moteur supérieur tel que l’amour, encore n’est-ce pas suffisant. L’apprentissage d’une L2 s’ouvre comme autant de possibilités aussitôt refermées s’il ne s’accompagne pas sans cesse du devoir de les actualiser. Or, le cours de japonais que j’ai suivi pendant six mois ne m’a guère offert la possibilité d’acter les connaissances dont il était censé me favoriser l’objectivation. La plupart des éléments que j’ai acquis pendant cette période pourtant féconde à d’autres égards, soit ils furent enlevés à contre-courant d’une méthode chargée de les porter ailleurs (de la forme vers le sens sans incitation à aucune reconstruction personnelle), soit je les dois à une étude solitaire et forcenée. Bref, en fait de pédagogie de l’erreur, les seuls véritables « obstacles » devant lesquels il nous était demandé de nous arrêter durant ces deux heures hebdomadaires de japonais n’étaient pas de nature linguistique, puisque ceux-là, automatiquement aplanis par le maître, ne donnaient pas lieu à une confrontation profitable avec L1 ; ils étaient toujours forcément d’ordre sociopsychologique et culturel.

3. La personnalité du maître.

C’est justement par le biais du culturel et de la psychologie sociale que le cours s’éclaire fortement à mes yeux de la personnalité du Sensei. Que l’enseignement dispensé ait cet aspect relativement invariable ou « figé » tient en effet beaucoup selon moi au fait que son digne dispensateur possède depuis de longues années des idées très « arrêtées » concernant le peuple japonais, son savoir-faire, son savoir-être, son savoir-dire et sa mentalité. Sans doute il reste toujours possible d’éviter les contradictions en actualisant par un discours d’aujourd’hui les textes d’un manuel qui fut à la page il y a vingt ou trente ans —que fait-on d’autre d’ailleurs quand on ne dispose que d’un matériel obsolète ou que l’information manque, sinon suppléer le manque par un peu de créativité et beaucoup de bon sens ?— ; il est par contre beaucoup plus difficile et surtout plus délicat de vieillir par des propos anciens un texte rendant compte d’évolutions trop récentes pour qu’on puisse en disposer sans un grand renouvellement de la réflexion. Ne tombant pas dans ce dernier anachronisme, M. H a choisi de tirer les textes qu’il fait lire en classe de l’époque à laquelle se sont constitués pour lui les nombreux jugements qu’il porte aujourd’hui sur le Japon. Son enseignement du japonais a l’âge de son expérience du japon.

Si intellectuellement les jugements issus d’une telle posture sont en théorie valables, leur inactualité leur confère malheureusement une valeur plus anecdotique que référentielle pour l’apprenant qui souhaite avant tout appréhender par la langue le Japonais le plus près de lui dans le temps. En conséquence de ce décalage, que j’ai des raisons de croire plus affectif qu’intentionnel, ce qui devait être essentiellement un cours de langue japonaise est devenu de facto, par manque de recul dirait-on paradoxalement, un cours d’histoire des mœurs japonaises vues par un Occidental japonisant. L’apprenant y apprend accessoirement quelques petits faits de langue, mais s’il vient pour se forger une aptitude linguistique active, son intention est en grande partie frustrée, puisque le japonais n’est jamais ici ou peu s’en faut la langue d’enseignement de la langue japonaise. Que lors des lectures de textes descriptifs ou même de dialogues (Deuxième fascicule) le maître se réserve régulièrement la meilleure part, quand il n’est pas tout bonnement le seul à lire pour nous épargner (mais nous épargner pour quelle autre tâche ?), est symptomatique de cette réticence à employer pour de bon la langue que ce cours est censé nous apprendre à manier activement.

Quant à la question du métalangage, elle ne se posa seulement pas ; au second cours j’avais déjà renoncé à vouloir maladroitement formuler mes questions dans une langue autre que le français. S’il est indéniable que la dynamique d’un cours dépende tacitement de ces décisions initiales, il faut donc logiquement se demander par qui fut prise au départ la décision de privilégier l’explication anecdotique au détriment de l’acte de parole. Le maître y a sa part de responsabilité, je crois avoir montré en partie pourquoi et de quelle manière. Reste à savoir pourquoi, partie prenante d’un échange que j’étais en droit de vouloir prioritairement plus fructueux du point de vue de la L2, quand je faisais entendre ma voix, ce n’était pas en japonais. Peut-être d’ailleurs mes camarades de cours ne se sont-ils jamais posé la question de savoir dans quelle langue poser leurs questions ?

4. Une passion du Japon.

Nous étions donc trois à ne rien dire. Nous nous amusions vaguement de l’incroyable maladresse avec laquelle H maniait la télécommande du lecteur vidéo. Et le temps passait ; nous apprenions peu ; cela ne nous concernait guère que les Japonais disent ceci ou cela puisque cela ne nous parlait pas. Ne sommes-nous pas au moins autant coupable de cet enseignement routinier que celui vers qui les critiques ne manquent jamais de converger en pareil cas? Le fait est que si nous en avions exprimé de façon convaincante le désir véritable, notre professeur de japonais aurait repensé son savoir à notre bénéfice. Il n’est pas vrai qu’un professeur soit toujours tenu de comprendre les desiderata de ses élèves car il n’est pas vrai que les élèves ne doivent jamais les lui faire entendre. Il nous aurait adressé la parole en japonais, puisque cela ne lui coûtait pas plus que de s’exprimer en français ou en néerlandais ; nous aurions un peu peiné pour comprendre, mais intérieurement, nous aurions joui du sentiment immense du progrès sensible ; nous aurions été heureux de balbutier notre sentiment admiratif à l’égard d’un homme qui a tant donné à cette langue, à cette société et à cette culture qu’il en a fait, à force de trop d’égards, quelque chose d’un peu distant et de légèrement abstrait, à l’image, si l’on veut, de la poésie japonaise, qui n’aime pas aborder trop ouvertement ni trop concrètement les choses à dépeindre. Car voici le paradoxe : s’il n’a pas véritablement encouragé nos velléités expressives, l’enseignement de M. H aura magnifiquement réussi à nous transmettre une passion. Ordinairement, on prétend, c’est une sorte de coutume basse et facile, qu’un professeur qui ne sait pas (ou plus) y faire, quand bien même il disposerait de la meilleure volonté du monde, perd ses élèves, pour qui il serait au début du moins comme une planche de salut. Or le maître, au bout du compte, n’a pas perdu ce coup-ci ses disciples (deshi).

Car ce vieux professeur, sans y toucher, a su convoquer pour tous, avec une émotion contenue, tous les attraits, tous les points forts du mode de vie et des formes de pensée japonaises. Lorsque à plusieurs reprises il nous avoua le premier soir n’être pas « native speaker », il ne s’agissait pas pour lui d’excuser à l’avance son japonais de possibles imperfections ni de justifier a priori un style d’apprentissage qui s’avérerait hélas pour d’autres raisons trop proche de l’austère traduction commentée ; non, c’est à une leçon d’humilité et, par là même, à une première prise de contact avec l’éthos japonais qu’il nous conviait humblement. Insister comme il n’a eu de cesse de le faire sur l’importance qu’il y a à lire une langue aussi « écrite » que ne l’est le japonais, c’était encore, malgré le désagréable déséquilibre qui en résulta en faveur de l’écrit (c’est-à-dire au détriment de l’oral), c’était encore incarner dans sa manière d’aborder l’étude du japonais une approche typiquement japonaise. En ce sens, bien qu’il ne nous ait pas concrètement appris à demander avec un beau naturel 200g de tofou chez le crémier en passant du registre le plus familier au plus poli, il nous a donné à comprendre par l’exemple comment le Japonais vivait son engagement hésitant dans les méandres inquiétants d’une autre langue. Comment eût-on compris l’angoisse de l’apprenant asiatique si l’expression japonaise avait été dès le départ pour nous-mêmes un jeu d’enfant ?

Bref, il me faut conclure par un jugement beaucoup plus nuancé. Certes, je n’ai pas eu de japonais tout ce que j’en voulais avoir d’un honnête cours de japonais, mais j’ai acquis sur cette langue des lumières que je ne pensais pas pouvoir acquérir seulement à un cours de langue. Mais peut-être croira-t-on que, ayant profité de façon indirecte des leçons d’un professeur dont j’aurai beaucoup trop désapprouvé le travail dans ces quelques pages, je cherche pour finir, suivant l’adage japonais, à « cacher le bras cassé dans la manche». Il me semble que, si j’avais voulu épargner à M. H quelques critiques sans outrance par un rapport sans franchise, je n’aurais pas attendu d’en être à la conclusion, je ne me serais pas contenté d’un dernier correctif sans substance. Mon rapport aurait alors été comme tous les rapports, sérieux, solide, circonstancié, seulement on n’y aurait pas vu l’homme qui est au centre de cette réflexion. C’est à condition de vivre le programme qu’il enseigne que l’enseignant le fait vivre, disait Durkheim (L’évolution pédagogique en France, PUF, 1969, p.10). maître H, j’en suis conscient à présent, a fait vivre son enseignement d’une passion explicitement japonaise. Rideau. Lorsque mon professeur de japonais belge m’apprit le dernier soir, dans le train pour O***, que c’était « sa dernière année de japonais », j’ai pu vérifier qu’il était difficile de ne pas céder à l’émotion, quand un homme qui vous a marqué pour longtemps vous annonce en japonais son départ.

Anatomie de mes manuels de langue japonaise (1)

10 novembre 2011

Moins subtils que la Grammaire de Port-Royal, qui parlait de Dieu et de foi dans presque tous les exemples et explications qu’elle offrait à l’édification linguistique ET religieuse des petits écoliers, les méthodes et manuels d’apprentissage de langues étrangères sont parfois conçus, à travers les thématiques qu’ils privilégient et le vocabulaire qui surgit dans les phrases qui les développent, pour faire passer des idées qui ne concernent pas que la simple acquisition d’une langue étrangère.

Le réel est déjà décrit par les gens, dit l’ethnométhodologie, et la réalité sociale l’est par le langage ordinaire, qui en plus de décrire constitue et dit, selon des modalités qu’on peut tenter de décrypter. Rien ne s’oppose dès lors à voir dans le réel décrit par les méthodologues sinisés, ces « sociologues à l’état pratique », un fac-similé, même partial, même partiel, même imparfait de leur société. Et le langage des manuels, qui n’est certainement pas la quintessence du langage, offre l’intérêt de magnifier certains sujets en les isolant, pour les dire de façon parfois quasi obsessionnelle. Bref il nous donne une idée assez claire de la forme de langage qui travaille les apprenants. Car, en tant qu’il « recèle un trésor de types et de caractéristiques pré-constitués, d’essence sociale, qui abritent des contenus inexplorés » (Schutz, 1987), le langage des manuels, peu différent sans doute en cela du langage de tous les jours, travaille les apprenants autant que ceux-ci le travaillent.

Le « mot » à quatre kanji wakeiseijiaku, « entente-respect-netteté-réserve » par lequel le japonais exprime l’essence de l’ « art du thé » (茶道) s’applique particulièrement bien, toutes choses égales d’ailleurs, à l’esprit qui par principe règne lors d’un cours de langue. Condensé des vertus cardinales reconnues par tout Japonais, qu’il soit étudiant, homme d’affaire, serveur dans un bar ou moine shintoïste, ce mot à développements multiples est aussi un magnifique exemple de la concision que permet et qu’encourage l’écriture à découpage syllabique. À vrai dire le rapprochement que je suggère en pointillés entre la cérémonie de célébration du thé et le formalisme de la rencontre avec une langue étrangère est d’autant moins excessif qu’il est souvent fait par les Japonais eux-mêmes. Ainsi dans l’extrait suivant, l’auteur d’un article sur la transmission de l’art du thé (家茶道教科) fait-il explicitement le parallèle entre l’attitude du célébrant et celle de l’étudiant:

Extrait 1. Péng Guăng Lù (Péng, 2005), Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.178-9 :

«  最後の「」はどういう意味であるかといますと、これはどんなにでもじないであるといえます。(…) をあげると、あなたがたはよく教室先生からいきなり質問され、ハッとすることがあったでしょう。そのになって、「ああ、をしておくのだった」といてももういのです。そのようにかないため、惨敗をしないために、あらかじめをしておく、まりっておくということが「」であるといってもいいといます。 »

« Le dernier élément du tétragramme, enfin, « réserve » ou « retenue », signifie qu’il ne faut en aucun cas paniquer ou à aucun moment perdre son sang froid. Nous avons tous vécu à plusieurs reprises ce genre de situation : au milieu d’un cours, le professeur nous pose soudain une question qui nous prend au dépourvu. À ce moment, il est trop tard pour rien faire, nous ne pouvons plus que nous lamenter de ne pas avoir étudié la matière à l’avance. Pour éviter de perdre ainsi la face et ne pas avoir à subir un si cuisant revers, la meilleure chose à faire c’est de potasser la matière avant le cours ; en d’autre terme, il faut s’être bien préparé mentalement, être, comme on dit, « sur sa réserve »[1]. »

Intéressant, cet extrait l’est à plus d’un titre. Signalons tout d’abord qu’il s’agit d’un document authentique, écrit en japonais, par un Japonais pour des Japonais ; qu’ensuite, il est reproduit presque in extenso dans un manuel de japonais destiné à des apprenants chinois de niveau avancé. Ces deux circonstances expliquent peut-être pourquoi il me semble témoigner d’un peu moins de « réserve » didactique que s’il était adressé à des apprenants n’appartenant pas au monde sinisé. Le ton adopté l’indique assez bien, mais aussi le vocabulaire. On voit par exemple à travers quelques remarques apparemment de bon sens que l’auteur ne conçoit absolument pas le cours de langue comme un exercice pouvant susciter autre chose que du « risque », risque d’humiliation ou de perte de face (), risque d’échec (惨敗). C’est même tout le contraire, puisqu’il n’est question d’après lui que de se mettre à l’abri d’un acte de parole inattendu par des mesures préventives destinées à « parer le coup » (le texte préconise littéralement en un autre endroit de « rendre son cœur insensible à toute perturbation » それにじないだけのをもたなければなりません).

Si l’on poursuit un peu le raisonnement, on doit en conclure que non seulement une bonne réponse est toujours le résultat d’une bonne préparation, mais encore que toute réponse doit être préparée : les questions importantes ne sauraient en effet inquiéter à ce point si elles pouvaient faire l’objet d’une réponse spontanément satisfaisante. Du reste, pour revêtir un tel caractère de dangerosité on sent bien que les questions posées par l’enseignant ne peuvent pas être inéluctables : peu nombreuses en proportion du nombre de victimes possibles et suffisamment espacées, la probabilité qu’elles tombent plus d’une fois par cours sur une même tête doit être bien faible. Aussi ces questions-là quand elles tombent doivent faire l’effet d’un couperet, toujours. À supposé bien entendu que l’étudiant sinisé ressente vraiment dans cette éventualité une menace directe et importante pour son honneur. Car il faut avouer que, même s’ils peuvent toujours avoir mille et une raisons de ne pas souhaiter prendre la parole en classe, on voit mal que les étudiants occidentaux puissent accorder autant d’importance aux questions venant de leurs professeurs d’anglais ou de chinois. C’est une chose de piquer du nez dans son cahier quand il est fait appel à un volontaire, c’en est une autre de se sentir menacé dans son intégrité (l’expression perdre la face requiert parfois une interprétation quasi littérale) à cause d’une invitation à répondre à une question anodine. Mais n’oublions pas que les questions qui peuvent faire tant de tort à l’estime ou au crédit dont croit pouvoir jouir l’individu sinisé dans le groupe auquel il appartient ne nous paraissent anodines que parce que nous les sortons artificiellement du cadre « cérémoniel » dans lequel elles sont proférées : « réserve », entendu dans le sens de précaution, n’est que le dernier terme d’un programme s’appuyant sur l’ « entente » ou la concorde (), le « respect » ou la déférence[2] () et la « netteté » ou la propreté des rapports () entre les acteurs sociaux pour produire la situation d’énonciation transcendant tout le monde sinisé.

D’un autre côté, les représentations que les Japonais livrent d’eux-mêmes, de la langue japonaise et de leur rapport aux langues étrangères (l’anglais principalement) dans les manuels publiés à l’intention des apprenants non sinisés sont suffisamment constantes pour que quelques citations en donnent une image significative, du moins pour ceux des manuels que j’ai eu personnellement l’occasion de manier. Toutefois les imprécisions qui peuvent naître d’une évaluation aussi sommaire ne m’échappent pas, et il n’est pas certain que le manuel utilisé à titre d’exemple reflète moins la vision du concepteur occidental que du coauteur japonais. De toutes les manières on se gardera donc d’accorder plus qu’une valeur illustrative à ces corrélations.

Extrait 2 : Jorden et Noda (1988), Japanese, The Spoken Language, Part 2, pp.174-5 :

Nippon no ginkō de :

« Watashi wa kan-ji ya hira-gana ga heta desu kara, sumimasen ga, kawari ni kaite-kudasaimasen ka ?

 « Ē, ii desu yo. Demo, Nippon-go wa totemo o-jōzu desu ne.

 « Iyā, hanasu koto wa dekimasu ga, kan-ji ya hira-gana wa sukoshi shika kaku koto ga dekimasen. Nippon-go wa yondari kaitari suru koto ga, totemo muzukashii desu.

 «—Omoshiroi desu ne. Watashi-tachi Nippon-jin wa Ei-go o yondari kaitari suru koto wa dekimasu ga, hanasu koto ga nakanaka dekimasen. »

Un étranger dans une banque, quelque part au Japon :

« Excusez-moi, j’ai une très mauvaise connaissance des kanji et des hiragana, voudriez-vous écrire [remplir un document] pour moi ?

« L’employé : Oui, bien sûr. Mais vous parlez pourtant très bien le japonais.

« Pas vraiment, je me débrouille à l’oral, mais j’écris très peu. Lire et écrire le japonais est terriblement difficile.

L’employé : Comme c’est intéressant. De notre coté nous, les Japonais, nous savons lire et écrire l’anglais, c’est parler que nous ne savons pas faire. »

On pourrait tirer nombre d’enseignements de ce petit dialogue, malgré la simplicité apparente de son contenu. Je me contenterai ici de remarquer que, primo, comme c’est souvent le cas pour les documents pédagogiques destinés à des apprenants occidentaux, il est transcrit en romaji (alphabet latin), les méthodologues ayant jugé possible de faire l’impasse sur l’écriture japonaise ; que les mêmes auteurs aient publié par ailleurs des ouvrages complémentaires abordant l’écriture ne change rien à notre remarque, si ce n’est que ces compléments renforcent encore la nature fragmentaire de ce genre de méthodes (le japonais oral au détriment du japonais écrit ou inversement, mais rarement les deux traités à part égale dans un seul et même ouvrage, comme si l’on craignait qu’en les mélangeant ainsi, écrit et oral ne soient plus ni chair ni poisson).

Secundo, ce dialogue présente le Japon de manière beaucoup moins nuancée, son objet n’étant plus de distinguer finement les sociétés sinisées, chinoise et japonaise par exemple, sur le plan matériel, culturel ou psychologique, mais de comparer à gros traits, souvent à travers la forme sans recul et volontiers agonistique du dialogue, les modes de vie et notamment les modes d’apprentissage occidental (américain en l’occurrence) et japonais, ces modes étant vus comme très homogènes d’un côté comme de l’autre (« nous les Japonais »). En cela, cet extrait est évidemment emblématique de l’opposition entre sociétés d’écriture, où l’autonomisation de l’écrit consacre en quelque sorte ce médium comme fin en soi, et sociétés « d’orature », consacrant davantage, par une accentuation divergente des deux registres, la spontanéité et le non concerté. Dans une classe de français par exemple, cela se marque par le fait que l’apprenant ne doit faire que ponctuellement la preuve de son savoir-faire oral, cependant que son attitude générale subira l’évaluation constante du regard collectif.

Tertio, il semble enfin à l’examen des contenus et des formes des quelques méthodes internes ou externes au monde sinisé auxquelles j’ai pu m’intéresser que le message qu’elles insinuent chacune à leur manière est de nature à souligner cette opposition oral/écrit ou Occident/Orient, voire à la naturaliser en la banalisant, comme dans ce dernier exemple :

Extrait 3. Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, p.185 :

« 外国人するには外国語大切である。だからといって、外国語さえできればうまくコミュニケ一ションできるというわけではない。 »

« Pour communiquer avec un étranger, connaître la langue est une condition essentielle. Néanmoins une bonne connaissance de cette langue n’empêche pas que la communication puisse être mauvaise. »

Cette phrase ne dit rien en soi qui ne pourrait apparaître dans un texte en faveur de l’interculturalité la plus inconditionnée. Seule, en revanche, au milieu d’autres phrases exemplifiant toutes un point de grammaire, elle a (toutes proportions gardées) la force d’un aphorisme dans un recueil d’aphorismes : elle ne veut dire que ce qu’elle dit. Mais si elle apparaît tout à fait suffisante dans sa fonction d’exemple, il serait faux de la dire dépourvue absolument de contexte, car, par-delà son cotexte immédiat, l’exemple, tout comme la citation, peut indéniablement faire écho à la thématique d’un texte, renforcer une impression, une « atmosphère » comme aiment à dire les Japonais, apporter par petites quantités de l’eau à un moulin isotopique. C’est ainsi que l’extrait 3 réagit avec l’extrait 1, que renforce quelques lignes plus bas l’extrait 4, puis l’extrait 5, et ainsi de suite : 

Extrait 4 : Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.185 :

« 両親なり友達なりに相談したほうがいいといます。 »

« Je pense qu’il est préférable qu’une conversation se déroule entre proches parents ou entre amis. »

Extrait 5 : Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.186 :

« がいいかどうかはともかく、努力するかどうかは一大切問題だ。 »

« L’intelligence (une « bonne tête ») est un facteur important, certes, mais la question décisive est encore de savoir si l’apprenant a de la volonté, de la persévérance. »

Toute pragmatique qu’elle soit, l’affirmation contenue dans l’extrait 5 n’en constitue pas moins un renversement presque complet de ce qu’on a l’habitude de préférer depuis Montaigne, de la « tête bien faite » ou « bien pleine ». Et de nouveau, ce qui me semble plus important que de savoir si bien faite et bien pleine sont opposables, elle n’opère pas isolément, puisqu’elle se trouve dans le proche voisinage d’énoncés véhiculant un sens identique, qui contredisent pratiquement sa nature de phrase-exemple purement anecdotique :

Extrait 6 : Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.184 :

« なぜそんなに自信があったかというと、よりも努力しているとっているからです。 »

« Si l’on me demande d’où je tirais une telle assurance, je répondrai que j’étais persuadé que personne n’est aussi persévérant [studieux] que moi. »

Visiblement, l’idée qui se dégage de cet enchaînement de phrases courtes, et qui continue à s’exprimer en sourdine dans tout le manuel, est celle d’un dilemme : que vaut-il mieux, de l’expression spontanée des idées, des sentiments, etc., ou de la temporisation, de la réserve, de la préparation ? De fait, il suffit parfois de mettre à mal une des pratiques de l’équilibre desquelles dépend l’ « esprit général » pour ébranler l’État, comme dit en substance Montesquieu dans ce fameux chapitre XIX de De l’Esprit des lois (Montesquieu, 1995 : 581-86) où sont traités les principes qui forment les mœurs et les manières d’Extrême Asie. Ce n’est donc pas une surprise si ce dilemme, qui ressortit en définitive au débat diffus entre l’oral et l’écrit, trouve son expression la plus évidente dans la problématique de l’apprentissage, surtout si c’est de langues étrangères qu’il s’agit, mais aussi dans le thème symboliquement inépuisable de l’amour. Dans les deux extraits suivants, l’homme (sans doute le même, car c’est un homme « type » qui, dans une espèce de grande boucle anaphorique, traverse toutes les pages du manuel) a beau regretter amèrement de n’avoir pas eu le cran de se déclarer, il continue à douter s’il eût été préférable de parler ou d’écrire (言葉  mot parlé ou 言葉 mot écrit ?) à la femme qu’il lui importait avant tout de retenir :

              Extraits 7 et 8 : Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.184 et 187 :

« あの 本当気持ちえるんだった。 »

« Ah, si seulement j’avais dit alors à cette fille quels sont mes vrais sentiments ! »

«  電話番号れてしまった。メモしておくんだった。 »

« Pourquoi diable ai-je perdu le numéro de téléphone de cette fille ! Je lui aurais envoyé un message… »

Et c’est, comme un fait exprès, à la fin de l’envoi que l’accumulation touche sans vouloir y toucher : l’unité 6 (pp.178-189), dont je n’ai en fin de compte qu’effleuré l’organisation interne et le contenu, se clôt sur un exercice « ouvert » qui ne laisse en réalité plus aucun doute sur les intentions subliminales poursuivies dans cette séquence d’apprentissage. Il y est demandé aux apprenants chinois, dans une activité culturelle à mi-chemin entre la production divergente et la résolution de problèmes nouveaux (練習), d’expliquer en japonais le sens de six chéngyŭ (ou seigo en japonais, « locutions idiomatiques, proverbes »). Parmi ces expressions communes (que je connaissais toutes, moi dont le chinois a d’importantes lacunes), transparentes pour un lecteur chinois ou japonais, quatre ont une relation directe et évidente avec le message subreptice qui se fraie un passage entre les lignes, tandis que les deux autres (n°4 et 5) s’y rattachent après réflexion. Encore une fois, mon but n’est pas de faire un procès d’intention aux méthodes d’apprentissage du français dans le monde sinisé sur la base des quelques méthodes que je connais pour les avoir personnellement utilisées ; ce qui m’intéresse, je le répète, c’est d’objectiver, derrière l’avant-plan manifeste des contenus d’apprentissage, l’impression d’ensemble qui petit à petit se dégage du matériau pédagogique, considéré d’un point de vue subjectif. Objectivement, de longs développements seraient nécessaires pour expliquer ne fût-ce que le sens et l’origine des six et les correspondances qu’ils entretiennent entre eux et avec le texte de l’unité 6. Mais si ma lecture de ce qui est ici sous-jacent a quelque fondement, même une traduction squelettique devrait suffire au lecteur pour l’appréhender à son tour :

                            Extrait 9 : Péng Guăng Lù, Zōnghé Rìyŭ, Vol.3, pp.188 et 189 :

1. « répéter/passé/comprendre/nouveau. » → Répéter ce quon sait depuis longtemps pour apprendre du nouveau / En se rappelant le passé, comprendre le présent.

2. ( )[3]  « joie/colère/peine/plaisir (pas/apparence/dans/expression du visage) .» → Ne laisse voir ni joie, ni colère, ni peine, ni plaisir dans ton visage.

3. 西 «  ancien/présent/Est/Ouest.  » → Les choses du passé et du présent (coexistent).

4. « soleil/nouveau/lune/inhabituelle.  » → Connaître de nouveaux changements de jour en jour / Faire des progrès rapides / Changement prodigieux.

5. «  matin/trois/crépuscule/quatre.  » → Changer d’idée à tout instant / C’est une girouette qui tourne à tout vent.

6. [4] () « étranger/pour/centre=Chine/utiliser (ancien/pour/actuel/utiliser). » → Mettre l’Occident au service de la Chine (, mettre l’ancien au service du neuf).

Ce qui n’est pas le moins étonnant pour un Occidental qui se penche sur les méthodes d’apprentissage sinisées, c’est de constater combien souvent, dans ces textes fort peu originaux les uns par rapport aux autres, le rapport de ce qui en principe doit ou ne doit pas être dit change suivant le public ciblé, voire même s’inverse d’une culture à l’autre. On a déjà vu que la manière de parler de soi, c’est-à-dire de sa culture d’appartenance, n’était pas la même selon que le manuel dans lequel sont « livrées » ces informations (pseudo)existentielles est destiné soit à des apprenants de la même orbite culturelle, à des « étrangers proches », soit à des « étrangers lointains ». Mais les étrangers proches se distinguent entre eux par les regards qu’ils portent, sur eux-mêmes d’abord, étant plus ou moins conciliants avec leurs défauts (quand ils admettent leur existence), et sur les autres ensuite. Si par exemple les personnages chinois apparaissent très à l’aise dans les rapports textuels qu’ils entretiennent avec leurs interlocuteurs étrangers, il n’en va pas de même des Japonais, dont l’insécurité linguistique en présence d’étrangers lointains, loin d’être ignorée, est souvent soulignée sur le papier, souvent d’ailleurs de façon burlesque ou ironique. Cette autodérision, à laquelle les méthodologues chinois et vietnamiens n’éprouvent pas le besoin de recourir, n’est pourtant pas autodestructrice. Comme dans l’exemple suivant, elle semble au contraire assumer sa fonction avouée d’autodéfense culturelle :

Extrait 10 : Katō, Kiyokata et al. (2007b), . (Apprendre le japonais par la manga. La vie quotidienne), p.100 :

1A : Excusez-moi…                  2A : Comment puis-je aller à la gare, s’il vous plait ?

1B : Aïe, un étranger !               2B : Yesseu, Yesseu ! (Ouille, ouille…)

2A : Spik anglish eu litteul !                     4A : Bye bye ! (Hahahaha)

         Soory, soory !                                4B : Je lui ai pourtant posé la question en japonais…

Cette planche de manga pédagogique est une bonne illustration de ce que Doi nomme la たにん ou « peur de l’autre », la « xénophygie » de Suzuki (1987). Les gouttes de sueur qui baignent le visage empourpré du locuteur japonais (le (anti)héros de la manga) expriment tout l’inconfort que représente pour lui la rencontre inopinée d’un étranger. Insécurité linguistique qui va de pair avec l’étrangeté culturelle, laquelle explique en partie pourquoi Chie Nakane ira jusqu’à dire des Japonais que, « dans l’ensemble, ils ne sont pas sociables, car dès qu’ils se trouvent en dehors de leur sphère de fréquentation immédiate, ils ne savent plus quels termes employer. » Je crois que si l’apprenant chinois, à qui elle est destinée, ne trouve sans doute rien d’étonnant dans l’attitude du personnage japonais à l’égard du gaijin (étranger), ni même dans le rire sardonique avec lequel il met fin à ce qu’il faut bien appeler une fin de non recevoir, l’étranger lointain ne peut pas trouver aussi plaisante la mine penaude du personnage américain (qui, nonobstant toute la bonne volonté qu’il déploie à parler japonais, connaîtra beaucoup d’autres déboires langagiers). La planche est accompagnée d’un texte explicatif qui confirme les représentations que se font en général les Chinois de l’incompétence japonaise en matière de langues étrangères :

« Pendant leurs études secondaires les Japonais font en tout six ans d’anglais. S’ils s’en sortent plutôt bien en compréhension écrite, la compréhension et l’expression orales en anglais leur semblent très difficiles. De nombreux exemples le montrent. Dans la rue par exemple, lorsqu’un étranger s’adresse en japonais à un Japonais, celui-ci perd tous ses moyens, au point d’avoir l’impression que c’est en anglais que l’étranger lui parle. »

On chercherait en vain, selon moi, des remarques aussi « dangereuses » pour la face de tout un peuple (comme on parle en sociologie du « visage d’une époque ») dans les méthodes pensées pour les étrangers moins proches ou franchement lointains. Peut-être d’ailleurs pourrait-on voir dans cette plus ou moins grande franchise un critère d’évaluation (by a rough rule of thumb) de la proximité culturelle entre les peuples. Le Vietnam, qui me semble moins proche à certains égards du Japon que le Japon ne l’est de la Chine, produit ainsi des manuels ou les affirmations sont relativement plus réservées, quoiqu’elles ne soient pas encore aussi neutres que celles qui font l’ordinaire des manuels de chinois, de japonais ou de vietnamien à l’adresse des anglophones ou des francophones. Pour ces derniers, c’est souvent sur place qu’il faudra aller chercher une information comme celle-ci :

Extrait 11 : Trần Việt Thanh (2008), Bước đầu học tiếng nhật, Tập 2, p.291 :

日本大学は、「しいけれど、るのは簡単」とわれます。

Trường đại học ở Nhật dược nói là « Vào thì khó nhưng tốt nghiệp thì dễ. »

« On dit proverbialement des universités japonaises qu’il est dur d’y entrer, mais aisé d’en sortir. »

En ce qui concerne le dicible, en revanche, il y a parfois des retournements fulgurants de valeur d’une culture à l’autre. Je doute par exemple que l’on puisse trouver dans un manuel occidental d’apprentissage d’une langue sinisée des énoncés de ce type :

                   Extrait 12 : Trần Việt Thanh (2008), Bước đầu học tiếng nhật, Tập 2, p.167 :

強盗一人娘されてしまった。

« Ma fille unique a été assassinée par un voleur. »

先生はおなくなりになりました。

« Le/Mon professeur est mort. »

Il y a, pour clore cette question faussement secondaire de savoir ce que nous enseignent les manuels en prime de leur contenu avoué, un discours intra-sociétal (celui qui a cours dans les manuels destinés à un public sinisé) que ne recoupe pas absolument le discours inter-sociétal (extrait 2). Cette distinction « intra vs inter » concerne moins la manière que l’esprit dans lequel est envisagé le rapprochement de deux langues. En matière d’éducation c’est moins le relativisme épistémologique que le relativisme culturel qui fait peser une menace sur toutes les pratiques. En ce sens, c’est beaucoup moins à un repli sur une identité communautaire étroite que je pointe, qu’à une vision culturellement différente de l’oralité ; moins à une éducation objectivement sociocentrique, qu’à d’autres contraintes de didactisation, répondant à d’autres manières de s’exprimer et de prendre ou de demander la parole.




[1] Sauf avis du contraire, toutes les traductions sont de moi-même.

[2] La phrase suivante (même Unité, p.187) donne une définition indirecte de ce que sont la « déférence » et le « respect » dans le monde éducatif japonais : « なぜ田中先生尊敬しているかというと、学生真剣いてくれるからだ。 » (« Pourquoi le professeur Tanaka est-il si respectéadmiré ou même vénéré ne serait pas un faux sens] ? Il écoute toujours très attentivement ce que disent ses élèves. »)

[3]La plupart de ces collocations sont en réalité composées de huit caractères, mais par principe d’économie langagière il suffit de n’en énoncer qu’une partie pour être compris de son lecteur ou de son interlocuteur. Ce phénomène n’est pas exclusif aux langues sinisées : Petit poisson deviendra grand (pourvu que Dieu lui prête vie), etc.

[4]Un des aphorismes les plus célèbres de Mao Zedong.

Poisson fumée

31 octobre 2011

F., dernier lundi du mois d’octobre

Je n’aime pas fumer au Japon. Certaines terres n’accordent pas le plaisir qu’on peut prendre ailleurs à y faire apparemment la même chose. Elles se concentrent, dirait-on, sur la satisfaction d’autres désirs, que ceux-ci soient locaux et très anciens ou qu’ils viennent d’hier, d’un lieu incertain, satisfaction dans laquelle l’expérience peut reconnaître, si elle y met du sien, car toute expérience n’est pas propre à habituer l’expérimentateur à voir ce genre de choses, qu’un pays est passé maître dans l’art de griller une cigarette, de faire s’accroupir un corps au lieu de lui donner l’envie de s’asseoir, de jouir du frottement d’un pyjama au point de le porter dans la rue, etc., et de faire apprécier cet art à sa juste valeur, à ceux-la mêmes qui, autre lieu, autre humeur, en parleraient comme d’un art primitif, ou mineur.

C’est la voie du voyageur que d’affiner savamment cette connaissance comparative. Il ne suffit pas au voyageur d’être pénétré du besoin de ne pas se cantonner dans un seul voyage, je veux dire dans un seul pays, dans une seule langue; il doit encore être saisi par la nécessité d’éprouver longuement chacune des spécialités que tel pays, telle langue propose à sa sagacité, tellement profondes qu’elles sont à la fois à fleur de peau de ceux qui les ont reçues en héritage et invisibles à ceux qui viennent les prendre en vitesse. Ainsi, fumer au Japon ne m’apprend rien que le poisson ne m’apprenne beaucoup plus subtilement sur le Japon.

La consommation de tabac est en revanche extrêmement gratifiante en Chine (cependant que le poisson y a souvent un goût de vase à cause duquel on hésite un peu à y revenir), sans qu’il faille invoquer, pour rendre compte de ce surcroît de plaisir, le fait qu’une cigarette est presque toujours le trait d’union entre les hommes, et l’origine de beaucoup de rencontres qui ne se seraient peut-être pas produites, les Chinois eussent-ils été de gros consommateurs de cigares, ou d’insondables fumeurs de pipe. Le doigt que Dieu le pétuneur tend à Adam du plafond de la Sixtine, l’index que les vieux Chinois agitent comme un témoin jauni vers les enfants qui prennent trop tôt en main leur vie d’homme, qu’est-ce que cela pourrait avoir comme prolongement, sinon le petit trait blanc d’une cigarette? Ni pipe ni cigare ne feraient en tout cas l’affaire.

Accouplements bénévoles

29 octobre 2011

F., samedi 29 octobre

Parmi tous les objets, matières, sons, concepts, couleurs, souvenirs qui nous entourent de manière directe ou indirecte, des couples, improbables, se forment et nous informent des possibilités infinies de mariage avec le dehors immédiat. Je suis frappé à intervalle régulier par cette révélation, qui ne vint qu’en rêve à Jacob, de l’existence d’une échelle permettant aux choses les plus éloignées en apparence de se rejoindre, donnant ainsi lieu aux nombreux accouplements bénévoles dont mon voyage est la résultante incréée. Incréé mon voyage actuel, parce qu’il a fallu que le voyage soit une réalité pour permettre à ces rencontres de se développer, comme il a fallu que Jésus, descendant (sur la fameuse échelle) d’Abraham, voyageât en Palestine depuis son Paradis natal pour donner des preuves de son antériorité, sous forme de paraboles, qui sont autant de rapprochements imprévus d’images et d’idées ensemble, et ensemble seulement, enfin étonnantes. La peinture occidentale a vécu longtemps de ces accouplements d’images surgis autour du voyage d’un seul homme, ou d’un homme seul, si vous préférez. Il n’est pas prouvé qu’elle ne continue pas sur sa lancée.
Je vous traduis quelques-unes des révélations qui, souvent de nature sensuelle, m’ont saisi à mon tour, sans rien devoir à aucun sentiment religieux. Ces exemples survivent beaucoup moins bien dans des mots aux moments très brefs qu’ils essaient de saisir que dans des impressions, fugitives, oui, mais qui, telles des secousses sismiques, ont des répliques plus faibles pendant lesquelles il est possible de les étudier.
Improbable, le partenariat d’endurance entre ce jeune Japonais s’entraînant pour le prochain marathon de F. et mon entêtement linguistique, si fort qu’il me lance dans une course de fond sans ligne d’arrivée à travers la mentalité japonaise, malgré mes jambes, certes plus longues, mais portant plus de poids, poids de chair, poids de l’âge. Nari à tout juste vingt ans, il accuse soixante kilos et, il m’a semblé le voir grimacer en me communiquant ce dernier détail physique qu’il est pourtant difficile de cacher longtemps à quelqu’un qui court à vos côtés (mais gardons à l’esprit qu’on n’est jamais certain de la signification définitive de la palette de grimaces qui parcourent et colorent le visage des marason rannaa, grimaces forcément impressionnistes, flottantes), il fait 1m62, autrement dit Nari m’arrive à peu près à l’épaule, pourvu que je ne coure pas trop les épaules en dedans. Qu’est-ce exactement qui nous a rapprochés, l’envie d’aller plus loin, chacun continuant, dans le rythme adopté en commun, à participer de par  ses propres forces, de par ses propres idées à un effort solitaire ;  ou au contraire le besoin ressenti différemment par lui et moi, chacun de son côté, de se livrer à l’expression d’un couple de forces, d’une association d’idées qui nous pousserait ensemble, de conserve, plus avant? Quelque chose dans toutes les hypothèses nous fait courir au même moment, autour d’une même piste d’athlétisme (dans un des nombreux stades où l’université de F. produit une bonne part de la crème des sportifs de la génération montante), à la même vitesse (parce que c’est lui, parce que c’est moi, et que celui-la le veut bien), qui ne porte peut-être pas le même nom. Murakami, j’apprends, ne rate jamais le marathon de F., qu’il court avec le talent qui caractérise son écriture. On peut aimer beaucoup ou peu la prose musclée de Murakami, il faut toutefois reconnaître que cela tient la route. Avec qui court Murakami, quand il est seul dans la foule des jambes qui l’ignorent, alors que les corps au repos auxquels sont ces jambes ne lisent peut-être que lui? Ecrire, courir, je retrouve-là l’association qui m’a porté aux côtés de Nari, toutefois. Quelque chose nous fait courir, à quoi Murakami donne peut-être encore un autre nom dans cet essai (走ることについて語るときに僕の語ること, Hashiru koto nitsuite kataru toki ni boku no kataru koto, What I talk about when I talk about running) que je lirai sitôt que mon japonais me permettra de ne plus me faire lâcher dès le départ, par deux ou trois accélérations de la même phrase.

Les couples bénévoles sont partout à me surprendre, inversant le rapport que l’on entretient généralement avec les couples qu’on surprend à s’embrasser goulûment dans les parcs ou dans les coins obscurs, rapport à la fois de honte -pourquoi détourne-t-on le regard?) et d’envie (pourquoi n’est-on pas dans ce coin obscur, pourquoi n’est-on pas dans ce baiser goulument donné?). Je n’ai ni honte ni envie à éprouver quand je suis nez à nez avec le spectacle d’un accouplement bénévole, car, à proprement parler, j’en suis le père. Tenez. Alec Guinness en vieil espion reprenant du service pour donner un peu de souffle à l’adaptation cinématographique de Smiley’s People, de John Le Carré, me procure d’agréables sueurs froides (à raison d’un épisode par soirée, cela fait six bonnes suettes, dont deux encore à venir). Je ressens exactement, à regarder fouiner dignement le vieil acteur, la petite venette qui me prend dans la journée quand, pour assister discrètement à un cours donné par tel ou tel professeur japonais, je m’introduis dans l’amphithéâtre avec la même discrétion que met Mr Smiley,  amené par son enquête dans une boîte de nuit hambourgeoise, à traverser la piste de danse en complet veston, chapeau et imperméable. Tous les mots entendus au cours de ces après-midi sur le qui-vive semblent après coup passés par la valise diplomatique.

Puis les bruits et les remous qui font onduler les couloirs dans lesquels dégorge le contenu des amphithéâtres, austères et froids comme autant de monastères qu’on aurait construits dans un désert clôturé et dont les alentours se seraient peuplés et remplis de la vie fuyant rapidement, au premier son de cloche, de l’intérieur, conçu pour le recueillement, la prière. Cet écoulement bruyant  fait ressortir mieux que nulle part ailleurs la recherche vestimentaire à laquelle se sont livrés garçons et filles, qui s’étudient maintemant mutuellement dans les couloirs. Cette recherche, immobilisée l’instant d’avant, contraste soudain avec la mise du professeur, lequel disparaît littéralement lorsqu’il descend de chaire et est avalé par le courant du couloir.

Puis le bâtiment de béton apparent crevé de tubulures canalise légèrement les flots où se perdent les professeurs et où les coiffures et les chapeaux de couleurs sont vus, surnageant, tels de jeunes épaves, ou des bouées pour les yeux pris dans le syphon de l’escalier central. Quel partenaire que cette clôture de béton pour les jardins minuscules dont s’entourent les maisons! Presque aussi évident, mais presque aussi dissonent à première vue, que ne l’est la Chine, qui continue de m’habiter, pour le Japon, où résider, c’est un peu pour moi résister à la tentation d’un adultère avec ailleurs. La Chine, que j’accouple toujours malgré moi avec le Japon, dérange le Japon comme le souvenir des filles de réconfort: de cette réunion involontaire (plus forte que moi, la Chine viole en moi le Japon, et me viole en passant) naissent des rédactions japonaises fort embarrassantes pour mes correctrices, qui me suspectent d’entretenir avec des mots et des structures qui se veulent japonais (le masculin l’emporte) une préférence pour la mère de ma première langue asiatique.

D’autres relations apparaissent. D’hier, la biographie en forme de guirlande avec lanternes en papier que le Sage précaire, dans l’ombre de qui j’ai vu le plus clairement la Chine et qui doit certainement me reprocher la facilité de toutes ces images, a accroché haut pour moi entre deux pages de son blog (http://laprecaritedusage.blog.lemonde.fr/),

s’agrège les bouts de moi que  l’exaltation de mon frère aîné excelle à m’envoyer, à la manière de ces boulettes de papier que, pour animer un cours de géographie qui n’allait nulle part, c’était un jeu d’envoyer coller, dégoulinantes épées de Damoclès, au-dessus de la zone occupée par le professeur dessinant un Japon imaginaire (ou était-ce l’Afrique?) au tableau.  Ou de mes habitudes alimentaires, si invariablement différentes de celles de mes confrères en grammaire japonaise que le Menu poisson (健康応援セット, kenkou ouen setto, 420 yens) est devenu, dans le jargon que nous créons, avec ou sans le consentement individuel de ses utilisateurs, le « plat politique » (Seiji, le prénom japonais dont je me suis affublé, pas d’excuse pour le coup, est homophone de 政治, seiji, la politique). Que penser de cette alliance de mots, je ne sais guère…

Toutes ces images s’assemblent à leur gré pour donner à un voyage un visage qui n’est pas fait au hasard. « Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer de souffrances qui paraissent inévitables, le fait dans des conditions différentes, opposées parfois, jusqu’au point qu’il y a presque un sacrilège apparent à constater l’identité de la grâce octroyée. »

Platonisme de l’apprentissage

28 octobre 2011

 

« Comme à faire, à dire aussi je suis tout simplement ma forme naturelle : d’où c’est à l’aventure que je puis plus à parler qu’à écrire. Le mouvement et l’action animent les paroles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fais, et qui s’échauffent. Le port, le visage, la voix, la robe, l’assiette, peuvent donner quelque prix aux choses qui d’elles-mêmes n’en ont guère, comme le babil. »

(Montaigne, Essais, Livre II, chap.XVII)

 

   Chaque individu se lançant dans l’étude d’une langue étrangère est encouragé à privilégier un type d’apprentissage dont l’adoption est perçue par la société ou le groupe auquel il s’identifie comme un signe d’appartenance ou de reconnaissance fort. À ce titre, il est fort curieux de constater combien l’Occident, devant des langues extrêmement asiatiques, reflète ou traduit, en l’inversant de manière radicale, la tendance générale de l’Extrême-Orient vis-à-vis des langues occidentales. Et si l’on se représentait les deux facettes de l’apprentissage d’une langue, l’oral et l’écrit, comme l’envers et l’endroit d’un gant, on aurait alors très souvent l’occasion de vérifier que, d’un côté du continent eurasiatique comme de l’autre, l’apprenant est régulièrement porté à retourner ce qui se fait à l’autre extrémité, comme si de part et d’autre de cet immense espace géographique opérait inconsciemment un même souci de symétrie inverse par rapport à un seul plan, et que Paris ou Bruxelles, la carte du monde une fois repliée, pouvaient être très proches de Xi’An, Tokyo, Hà Nội ou Pékin, à tout le moins sur la question des langues.

 

   N’est-il pas étonnant en effet que, pour la grande majorité des Occidentaux qui se mettent à l’étude du chinois ou du japonais, le parti pris soit d’emblée qu’ils ne se consacreront pas (d’abord, autant dire du tout) à l’apprentissage de l’écriture, décrétée trop éprouvante, trop peu « économique », deux apprenants sur trois cédant ainsi à ce que Flaubert appelait le « pédantisme de l’ignorance », cependant que, pour des raisons qui à première vue semblent plus mystérieuses, les apprenants japonais ou chinois décident pour leur part de tirer dans toute la mesure du possible un trait stratégique —et provisoire pensent-ils, en dépit d’un bon sens qu’il faut bien dire tout occidental, puisque aussi bien on ne compte plus les apprenants qui, pertinax labor vincit naturam, aboutissent de façon proprement héroïque à un français d’une finesse admirable— sur le maniement oral de langues dont ils considèrent la pure compréhension écrite comme l’investissement le plus sûr ?

 

   Pour signifier l’empreinte du système éducatif sur l’activité des apprenants, je dirais, en paraphrasant une formule d’anthropologue célèbre,  que l’apprentissage d’une langue est un rituel dont l’objet est une langue qu’un groupe s’explique à lui-même. Il y a un cérémonial du parler une autre langue propre à chaque type de société et variable dans l’espace et dans le temps, comparable par exemple à l’acte cérémoniel apparemment si anodin du manger dont Claude Rivière a montré qu’il résulte en fait toujours d’un « choix dans les virtualités alimentaires », choix aboutissant à la consommation, dans cet ordre, de symboles avec des aliments. Les actes de l’apprentissage sont en effet tout aussi signifiants que les actes du repas, dans la mesure où le besoin fondamental de parler les langues des autres est, comme le besoin fondamental de manger, toujours conditionné par des formes spécifiques de préparation, de présentation et de consommation selon les groupes. Au Japon plus qu’ailleurs, je suis frappé de voir à quel point une classe de langue est l’expression, sinon de l’appétit linguistique d’une société, du moins de la façon dont cette société souhaite consommer les langues venues d’ailleurs. Or dans ce domaine pas plus que dans aucun autre, il n’y a pas de raison pour que les hommes se plient à des rites auxquels ils ne verraient pas de raison d’être.

 

   Considérons un instant les pratiques auxquelles l’Occident plie ses enfants à travers l’activité orale. À la source de ces pratiques, l’art oratoire est le produit d’une vie publique intense, où convaincre a une réelle importance, et où se laisser convaincre est l’objet d’un réel enjeu. Cet art, indispensable pour la compréhension de la civilisation occidentale, est au confluent de l’art dramatique (qui dit théâtre, dit diction, expression de l’émotion, etc., en liaison avec les effets pathétiques (pathos) ou éthiques (ethos), des discours de la rhétorique), du judiciaire, du politique, du scolaire, et, plus largement, de la vente (exposer ses arguments de vente), de la publicité, du droit, de la littérature, du discours poétique et in fine du parler quotidien. Ce fait historiquement situé suffirait à expliquer pourquoi l’oralisation des ressources fait autant que possible partie intégrante de tout processus d’acquisition. Mais comment faire advenir cette adéquation dans une culture scolaire qui y est, dans une certaine mesure, contraire ? L’ « individualisme oratoire » dont est porteur le modèle de société occidental est en effet grandement tempéré par le « cadrisme » du monde japonais.

 

   Je ne pousse pas la naïveté jusqu’à croire que l’université en Occident fasse primer la sincérité et l’expression libre et pure des sentiments sur ses autres préoccupations, nombreuses. Pas plus qu’ailleurs, les sentiments réels ne s’y trouvent dans un tel accord qu’il ne faille que chacun de son côté réprime ses sentiments profonds et directs en vue d’un consensus social. Pour Goffman, l’idéal de transparence, loin d’être indispensable au bon fonctionnement de la société, le cède d’ailleurs pratiquement à une apparence de consensus que tous les membres du groupe social ont intérêt à maintenir, ce qui est d’autant plus facile que les désirs de chacun sont mieux cachés derrière des propos si peu conflictuels que toutes les personnes présentes sont forcées d’y rendre hommage. Mais de toute évidence ce genre d’accord de surface est cultivé avec une grande persévérance au Japon, où le respect des apparences n’est pas une mince affaire ni un vain mot.

 

   Ce respect plus ou moins de façade a des incidences majeures sur l’enseignement en ce cens qu’il implique moins que l’on s’accorde sur le réel que sur la question de savoir qui est en droit de parler de quoi. C’est lui qui confère notamment leur importance aux salutations, moment paradoxalement maximal et extrêmement complexe de l’effort d’information ; c’est lui aussi qui jette une espèce d’interdit en classe de français sur les jeux de rôle, ces changement subi(t)s de peau auxquels on a tacitement renoncé en s’engageant dans les subtilités restrictives de l’interaction codifiée. Bref, en consolidant le groupe, les structures d’identification isolent aussi le groupe des groupes pouvant venir d’ailleurs.

 

    Si le monde japonais est ritualisé à l’extrême, cela tient sans doute à ce que les observances  dissipent en partie les risques indéfinis dont est lourde toute communication. Les rites profanes, par analogie avec lesquels ont été élaborés les rites religieux, sont pour Rivière des « fenêtres sur des formes de rapports sociaux ». En cela, il est intéressant de constater que le fameux « tact » asiatique (visible surtout dans le « souci presque maladif de ne pas perdre la face », qui n’en est en réalité que la conséquence logique) colle parfaitement à l’usage qu’en fait Goffman, pour qui il est « technique de protection » destinée à « sauvegarder l’impression produite par un acteur pendant qu’il est en présence de ses interlocuteurs. » Par un phénomène qui n’est que trop compréhensible, les « pertes de face », l’ « obsession de la honte sociale», à force d’être à la source de toutes les abstentions, deviennent le centre de l’attention et des préoccupations indirectes de tous.

   L’étude d’une langue étrangère fait penser à une pièce de théâtre que, selon ses affinités particulières, chaque collectivité mettrait en scène à sa manière. Le théâtre est fondé sur la séduction. L’art théâtral, particulièrement l’art théâtral, passe nécessairement par le pouvoir de séduction contenu par le texte et qui émane des comédiens, dit Kalisky je ne sais plus où dans des termes assez proches.  Or séduire, au sens de plaire, convaincre par la seule vertu de la parole en liberté, voilà justement ce que dans le monde asiatique on n’a pas appris à faire, bien plus, voilà ce que traditionnellement on déconseille de faire. Quand on ne l’interdit pas explicitement, comme ce fut le cas pendant toute l’histoire du monde sinisé jusqu’à une date récente (début XXe), puisque les concours de recrutement des fonctionnaires de grade supérieur étaient ouverts à tous, SAUF aux comédiens (et naturellement aux femmes). Quant au théâtre de la séduction, il force désagréablement à se confronter avec soi-même en même temps qu’avec les autres.

 

Il résulte de ce qui précède, chez l’étudiant japonais pris contre son gré en dehors de sa sphère de connaissance, non de la froideur, le mot serait injuste et sot, mais une sorte d’attention absente, de présence reculée par rapport à l’objet d’étude et aux sollicitations du professeur. Une sorte de passion compliquée pour le silence, qui n’est pourtant pas la moins théâtrale des passions, convertit la salle de classe ou se déroule l’acte d’apprendre une langue étrangère en anti-scène de théâtre, le jeu étant, en quelque sorte de n’y pas jouer, c’est-à-dire de jouer (attention, présence) à ne pas jouer (absence, recul). Prise dans le dynamisme scénique de l’acte et de la parole, la mise en forme communicative d’un acte de langage est déstabilisante pour les acteurs malgré eux de cet anti-théâtre. Pourquoi tant « gesticuler » pour dire ? Pourquoi tant dire en gesticulant ? Remarquons que les acteurs japonais ou chinois, quoiqu’ils se voient parfois signifier on ne peut plus clairement la faiblesse de leur jeu, ne se font jamais siffler. Seul un silence méprisant, ou bien un à deux coups de tambour, souligne leurs imperfections et les prévient qu’ils ne seront pas récompensés.

Lettre sortie de son enveloppe contextuelle

28 octobre 2011

F., lundi 24 octobre

Maman, Papa,

Bientôt deux mois que Frédérick ne me dit rien de vous dans ses messages, que je devrais plutôt appeler des réponses à des messages, comme si l’homme avait besoin d’une stimulation pour ne rien presque dire, lui d’habitude si capable d’entretenir avec rien. Puisqu’il exigera certainement de lire une lettre qui ne sera pas passée comme les autres par ses mains, je n’en dis pas plus. Il en rougira le traître, observez-le bien, juste avant de se reprendre et de fanfaronner: Je ne vois pas rouge, je ne comprends pas un traître mot de, etc. Il en a toujours d’autres dans son sac, mais lorsqu’il s’agit de me donner des nouvelles de vous, ou de Nolan, voire même de lui! je peux courir, le sac est vide. mettez-le dès dimanche à la corvée pommes de terre, faites-lui éplucher votre actualité, jusqu’à ce que les mains lui en saignent.

Tout est en place ici, rien ne manque plus au déroulement technique d’un séjour qui a mis deux mois à se trouver et à préciser ses modalités. Un peu d’argent en banque, suffisamment pour attendre sans impatience l’hiver que j’espère rude. Des cours pendant lesquels je me distingue à ma manière, sans toutefois trop en faire. On ne m’en demande pas trop d’ailleurs, l’habitude étant ici de considérer un cours de pratique de la langue étrangère comme un moment tampon entre l’étude proprement dite des règles de grammaire et leur non utilisation. Selon ce système bien rodé, un cours de conversation est sans doute le plus utile lorsqu’il permet de faire oublier pas trop ennuyeusement l’énormité de ce gaspillage à des élèves dont la présence à l’université devrait se justifier par un apprentissage serré du français. c’est manifestement en vue de tout autre chose que mes élèves passent plaisamment quatre ou cinq ans dans cet établissement; ce n’est pas non plus pour les en persuader que je suis sollicité deux fois une heure par semaine. Moi qui ne serais pas le dernier à empocher un billet de cent euros trouvé sur un banc, je trouve presque gênant de recevoir de quoi presque vivre aisément un an au Japon contre si peu d’efforts.

Tout cela pour dire que, si le Japon ne sera certainement pas une aventure sans histoire, l’année qu’il m’offre si généreusement (avec le généreux soutien de l’Université catholique de Louvain, ne l’oublions pas) sera peut-être sans profond lendemain. Continuer à apprendre le japonais prend toujours autant d’espace dans mes plans, mais continuer à apprendre le japonais ne peut arrêter mon corps ni mon activité intellectuelle de croire (ils sont d’accord sur ce point) que ce serait probablement une grande erreur d’arrêter trop longtemps de vivre et de penser en Chine, de nouveau. Cela veut dire aussi que vous allez avoir le (dé)plaisir de me revoir cet été, et que mon projet doctoral est plus que probablement à l’eau, quelque part entre la Chine et le Japon, où il se cherchait d’ailleurs, ni chair ni poisson.

Raison supplémentaire pour profiter des cours de japonais qui me sont donnés, sinon offerts, et pour espérer plus que jamais que vous profiterez de l’occasion unique qui vous est offerte –évidemment, les termes proposés par les compagnies aériennes ne sont pas les mêmes, mais service il y a, les avions ne sont pas comme mes cours de français, ils demandent quantité d’essence pour rester de longues heures dans le ciel– de mettres les pieds au Japon tant que j’y suis et que j’y reste pour vous le montrer.

Comme beaucoup de choses se sont dites dans cette lettre, je m’arrête sur cette espérance. je laisse Frédérick revenir sur le devant de la scène, en espérant qu’il saura s’y tenir comme un frère. Il a tout de même le texte de mes parents à dire! Qu’il joue pour eux son meilleur rôle, et que le public compté, derrière lequel je suis, me dise ensuite lui-même ce qu’il en aura pensé. Bien des bonjours à ceux qui ne lisent pas encore, de même qu’à ceux qui se font lire ou résumer,

S.

12